Une nature morte à lire …
Voici une version de travail d’une nouvelle de SF que je prévois d’envoyer (sous peu) à l’appel à texte (AT) “cherchez la petite bête!” dont la deadline est au 30 novembre. Il s’agit d’un AT du fanzine éclats de rêves.
Juste pour expliquer un peu, j’ai écrit cette nouvelle en pensant à cet appel, mais, comme d’habitude, je me demande si je ne suis pas hors-sujet (c’est une vieille habitude chez moi de frôler cette limite).
Et puis, deuxième mise en garde avant lecture, il s’agit d’une écriture sous contrainte. Je me suis fixé 4 contraintes pour ce texte :
1/ écrire quelque chose de court voire très court
2/ Faire une nouvelle à partir d’une nature morte en quelque sorte, sans action directe
3/ que la personne ne parle que par citations existantes ou inventées (car c’est quand même une nouvelle de SF)
4/ utiliser un narrateur extérieur car, pour l’instant, j’avais toujours écrit des textes à la première personne du singulier.
Voilà, arrêtons le blabla ici et bonne lecture (n’hésitez pas à laisser des commentaires, je suis toujours en attente de retours!!)
Fourmillements intimes,
Nature morte.Citation:“ Je suis une petite bête” (Guyotat Pierre, 1967, 211)À nouveau, les mots apparurent sur l’écran scintillant dans la pièce sombre. Le ciel d’automne, étouffé par les lourds nuages couchés sur l’horizon, apparaissait par la large baie vitrée. La lumière diffusée par le terminal irisait la silhouette affalée sur le fauteuil. Des piles méticuleuses d’imprimés attendaient sur le bois sombre du bureau. Le regard tremblant, perdu dans le vide, la jeune femme bavait d’abrutissement. Un sursaut de sa pupille coïncida avec l’apparition d’une nouvelle inscription numérique, trahissant ainsi l’activité de l’implant communicateur de l’employée du BUreau de Contrôles en droits d’Auteurs et brevets Littéraires (BUCAL).
Citation:“ Je suis une petite bête” (Guyotat Pierre, 1967, 211)Le silence planait sur l’oppressante nature morte. Si quelqu’un eût pénétré dans le bureau de cette employée du service des “petites bêtes”, il aurait certainement supposé l’absence de tout occupant, avant d’apercevoir le corps inerte. Tout semblait s’être arrêté en un instant, comme suspendu au milieu d’un mouvement, terrassé par la brutalité d’un accident. Pourtant, rien ne trahissait la moindre violence. Les longs cheveux bruns de la bureaucrate étaient toujours aussi bien peignés ; son tailleur sombre, minutieusement ajusté, linceulait son corps inerte.
Comme chaque matin, elle avait dû arriver dans son bureau sans une seconde d’avance ni de retard. Tout en elle paraissait toujours si précis et si procédurier. Depuis son arrivée dans le service, Mélanie Fioch incarnait la traqueuse parfaite de “petites bêtes”. Intransigeante sur les passages brevetés, elle les pistait sans relâche, suivant de longs passages originaux, déambulant tout au long de chapitres authentiques, avant d’être finalement alertée, par le logiciel de reconnaissance, de l’apparition d’un de ces petits cafards littéraires, quelques mots contrefaits. C’est d’ailleurs sa détermination qui avait motivé l’usage du sobriquet au sein du BUCAL. Alors qu’elle chassait ces petits passages copiés/collés dans les ouvrages à paraître, elle avait réussi à dénicher un joli plagiat chez un auteur en vogue réputé intègre. Celui-ci s’était emporté sur la “traqueuse de petites bêtes”, si impitoyable, qui l’obligeait ainsi à payer des droits d’auteurs sur un texte qu’il jurait original.
Comme à son habitude, elle était restée de marbre, insensible à tout ce qui sortait de la procédure avérée par la nouvelle loi sur les Droits d’auteurs et brevets littéraires. Elle était l’employée modèle de ce service, l’exemple pour tous ses collègues. Avant ce matin, personne ne l’avait jamais vue dans une telle léthargie.
Soufflant sur la tasse emplie du thé ramené de chez elle chaque jour dans un petit thermos, elle avait dû relever ses mails. Elle avait sans doute parcouru distraitement le message de son directeur lui donnant la liste des œuvres à éplucher, ou la demande de renseignement, émanant de l’avocat du service, mais elle ne trouva certainement ni message personnel, ni petit mot amical pour demander de ses nouvelles.
Alors, comme tous les matins, Mélanie avait sûrement feuilleté les e-news nécessaires à son travail : l’actualité réglementaire, les nouveautés littéraires, quelques potins sur le petit monde des grands écrivains et une mise à jour de son logiciel de traque. Une version bêta. Pas encore stable mais tellement plus rapide et efficace. Une nouvelle façon d’améliorer sa vigilance, un nouvel outil pour être encore meilleure.
Elle avait sans doute lancé le téléchargement puis regardé la liste des nouveaux ouvrages à passer au crible de son intransigeance. Son dévolu s’était probablement jeté sur la dernière création d’un écrivain célèbre que l’on pourrait bientôt se procurer dans n’importe quel Cyber Super Marché. À cet instant, le téléchargement avait prit fin. Elle avait lancé l’installation.
Elle avait certainement contemplé avec avidité le défilement de la barre d’attente, ruminant son impatience à éplucher l’ouvrage qu’à aucun moment elle ne chercherait à comprendre. Elle ne l’épouillerait qu’en quête de la petite bête, ce court morceau de phrase emprunté. C’était sa mission, sa manière de faire respecter la loi. Depuis ses vingt-deux ans et ses premiers, et seuls essais d’écriture.
Ce qu’elle avait vu, alors, dans son texte pourtant riche et bien écrit, c’était toutes ses lectures passées, elle qui dévorait des livres depuis son enfance. Toutes ces petites influences étaient devenues pour Mélanie le symbole du tout. Sa recherche implacable de l’originalité, couplée à sa culture littéraire, avait tué son talent.
La jauge d’avancement frôlait les quatre-vingt-dix pour cent lorsqu’elle avait chargé en mémoire l’intégralité du roman. Heureusement, le tapuscrit était court et n’empêcherait pas une installation rapide de la mise à jour.
L’implant avait fait vibrer son oreille du doux bruit de l’achèvement de la procédure d’installation. Un soupir fugace, et elle avait amorcé le logiciel.
À l’évidence, le texte avait commencé à s’inscrire sur l’écran à cet instant.Citation:“Allons-y” (Céline Louis-Ferdinand, 1932, 392; [...])
“Que ? … ” ([…] Trop de références. Voir la liste complète ?)
“Mais … que se passe-t-il ?” (Gagnon Lysiane, 1985, 317)
“Ce sont mes pensées …” (Stirner Max, 1900, 309)
“Mes pensées sont de petites bêtes ?” (Lagoon Hubert, 2012, 158)
“Je ne comprends pas !” (Rousseau Jean-Jacques, 1822 , 289)Ça ne pouvait pas être possible. Elle n’en revenait pas. Sans cesse, le traqueur avait identifié des extraits de ses pensées comme appartenant à d’autres. Sans cesse, elle se reprochait de pirater ainsi la plus grande littérature, la plume de ceux qui avait eu le talent qu’elle n’avait jamais eu.
Puis, elle avait comprit son erreur, la vanité de son travail et la grossièreté de cette loi.Citation:“Comment ai-je pu ne pas m’en douter ?” ( Schmitt Éric-Emmanuel, 2008, 126)
“La vie est une répétition” (Sollers Philippe, 1968, 29)
“L’originalité est la lettre morte de la pensée” (Fructioh Jean, 2019, 63)
“Et la pensée n’est que citations” (Drapol kurt, 2010, 341)
“Je pense donc je cite” (Cagnolo Marie-Claire, 2006, 33)Il est dommage de ne pas avoir une transcription du ton sur lequel elle pensait ces extraits. Elle l’avait certainement énoncé avec un petit rire hystérique. La conclusion approchait.
Citation:“Je n’ai jamais rien été, je ne suis rien, et je ne serai jamais rien.” (Claudin Gustave, 1892, 1)Pour Mélanie Fioch, cette révélation avait été un choc. À partir de cet extrait, suivait une longue rengaine, chantant comme une résolution morbide :
Citation:“ Je suis une petite bête” (Guyotat Pierre, 1967, 211)
“ Je suis une petite bête” (Guyotat Pierre, 1967, 211)
“ Je suis une petite bête” (Guyotat Pierre, 1967, 211)
…
Coucou Denis,
je me permets quelques petites remarques à chaud sur cette nouvelle.
Je commence par ce que j’ai bien aimé.
Premièrement, j’ai pris plaisir à la lire, et c’est déjà le principal.
Le scénario est chouette, bien efficace, tranchant.
J’ai bien aimé aussi les règles que tu t’es imposées, même si on sent une petite hésitation au début sur l’utilisation de la règle n°4.
Ce que j’ai moins aimé maintenant.
La première partie me dit quelque chose, peut-être un passage ressemblant à un autre passage de “Gast & Phyl” ?
Attention aux néologismes, je pense notamment à linceuler (bon il paraît que Spinoza l’a déjà utilisé, ça aurait pu faire l’objet d’une citation d’ailleurs ?).
“Logiciel de reconnaissance” : trop flou, on apprend après à quoi sert le logiciel mais il aurait pu avoir un nom.
Je ne vois pas très bien où est la SF dans cette nouvelle. Logiciels de reconnaissance d’occurence, ça existe, versions bêta aussi, cyber super marché aussi. J’aurais aimé un peu plus d’originalité dans ce domaine.
Voilà.
Je remarque que j’ai plus de commentaires négatifs que positifs alors que j’ai bien aimé ta nouvelle, mais bon, j’espère que tu prendras ça comme un encouragement de ma part à continuer.
Bises
Etienne
merci Etienne.
C’est tout à fait le genre de remarque que j’attend. Et toi ? t’as continué ?
Bises
Denis
Hé non, je n’ai plus vraiment le temps.
Enfin disons que je prends ce temps pour faire d’autres choses.
Ca me demande beaucoup de disponibilité d’esprit – et de temps – pour imaginer une écriture, donc c’est vrai que plus la vie va vite, moins j’arrive à m’y mettre.
Peut-être qu’un jour l’envie me reprendra, qui sait …
Oui, c’est vrai que ça prend quand même vachement de temps. C’est pareil pour moi, pendant ma thèse j’arrivais à rien… Là je profite de mon congé parental
Mais c’est dommage que tu aies arrêté, j’aimais bien tes textes!
Pour te répondre un peu plus en détails sur le texte, pour le narrateur extérieur, c’est vraiment quelque chose que je ne maîtrise pas pour l’instant… j’y travaille.
Pour le début qui te fais penser à Gast & Phyl, je n’ai rien récupéré mais bon, peut être est ce simplement l’effet même plume ?
Et pour le côté SF, on peut dire que c’est volontairement de la soft SF,… Je l’ai écrit comme un texte de SF même si ce n’est pas forcément le côté important de la nouvelle. Du coup ça ressort pas beaucoup, voire pas du tout
.
Voilà
bises
[...] Pour ceux qui se souviennent, c’est le texte qui était là [...]